Jeudi 29 octobre
Je suis allée visiter quelques mosquées avec Sanne cet après-midi, histoire de passer le temps de manière intelligente en cette journée pluvieuse... et froide...
On m'avait prévenu que la température baissait d'un seul coup à la mi-octobre. Au final, on passe carrément du débardeur Petit Bateau au Damard en quelques jours (chute de température : -15
degrès en 2 jours...)
Mais le beau temps revient à la fin de la semaine prochaine! :)
Pour ce qui est de notre visite culturelle de la journée, je ne m'attarderais que sur une seule des mosquées que nous avons visité, mais qui en vaut la peine!
Il faut dire que Istanbul compte plusieurs milliers de mosquées (quasi 3000). Sans comparaison avec nos églises en France. Même au Moyen Age, l'église catholique n'était pas aussi présente dans
la vie des gens. Ici, vous trouvez une mosquée tous les 100 mètres. Elles constituent un lieu de vie à la fois d'un point de vue religieux, mais aussi social, culturel et éducatif. Elles sont
toujours entourés de nombreux commerces et café, les enfants jouent dans leurs cours... Un lieu de passage et de vie. Mais le sentiment le plus surprenant, c'est lorsque vous rentrez à
l'intérieur de la mosquée. Au moment où l'on foule le tapis de prière, on a d'un coup la sensation de rentrer dans une bulle insonorisée. Le bruit perpétuel des rues stambouliotes s'estompe dans
un murmure diffus, on a l'impression de passer dans une autre dimension.
Mais pour en revenir à la mosquée dont je souhaite vous parler, elle constitue l'un des petits bijoux d'Istanbul, trop souvent oubliée. Il s'agit d'une ancienne église byzantine
Saint-Pierre-et-Saint-Bacchus, dénommée à présent Kücük Aya Sofya Camii : la Mosquée de la Petite Sainte Sophie. A ne surtout pas confondre avec Aya Sofya : l'énorme
mosquée-basilique ...
C'est Justinien, le célèbre empereur (celui du Corpus Juris Civilis pour les juristes), qui donne l'ordre de construire cet édifice en 527. Durant près de 1000
ans, elle reste un lieu de culte chrétien. Puis elle sera transformé en mosquée au tout début du XVIe.
D'où la présence de nombreux attributs chrétiens :
- notamment un ancien fond baptismal
- et des frises en grec à la gloire de Justinien, de sa femme Théodora et de Saint Serge.
A propos de Théodora, c'est un de mes personnages préférés dans
l'histoire de Constantinople... Une des premières impératrices. A l'époque où la ville était chrétienne. Complètement allumée! (l'impératrice et la ville)
Je vous cite quelques passages de mon livre de chevet :
(Gilles Martin-Chauffier, Le Roman de Constantinople)
" Dans la constellation des femmes fatales arrivées au firmament par la voie lactée des orgies, elle brille comme la lune parmi les étoiles mais, à sa naissance, en l’an 500, aucun astre n’est
penché sur elle. Nul dans sa famille n’a jamais circulé en litière armoriée. Sa mère n’a pas les jolies mains des patriciennes occupées à ne rien faire. Elle est acrobate dans un cirque. Et
son mari est dresseur d’ours pour le Bleus, à l’Hippodrome, ou il leur arrive de loger sous une volée de marches. Seulement Théodora illumine très vite les pupilles de tous ceux qui la voient.
Ses longs cheveux noirs, brillants comme le satin, ses grands yeux sombres, vifs et malicieux, son teint pâle comme le lait qu’elle ne rehausse jamais d’aucun maquillage, la grâce voluptueuse de
ses expressions, la douce langueur de ses gestes, tout est charme dans son corps menu et son visage de chipie enjouée. Dés douze ans, elle en est consciente. Tant mieux pour elle, d’ailleurs, car
c’est l’âge auquel elle se retrouve orpheline. Sa mère succombe au cours d’une des émeutes religieuses qui agitent la ville lorsque celle-ci souhaite exprimer son mécontentement au gouvernement.
Or, celui-ci exaspère le peuple. L’empereur, Anastase, est un vieux sénateur arrivé sur le trône grâce à une réputation de droiture et d’intégrité. Rien d’usurper dans ces deux titres sauf qu’ils
signifient d’abord parcimonie. Anastase déteste les dépenses. Il économise sur tout. A terme, cela arrangera tout le monde car, à sa mort, il laissera au Trésor Impérial le solde inimaginable de
trois cent vingt mille livres d’or. Pour l’instant, cela agace Byzance qui aime assumer son luxe. D’où ces émeutes et d’où la brutale solitude de la petite fille qui ; du jour au lendemain,
doit faire face à la vie. Et y parvient sans peine. A quinze ans, Théodora est une des courtisanes les plus réputées de la ville. Elle est haute comme trois pommes, maigre comme un bâton de
vanille et piquante comme le citron mais, pour finir, de l’avis unanime de ceux qui y ont gouté, délicieuse. Je précise que ce ne sont pas les historiens officiels toujours prêt à embellir les
dindons pour les voir en aigles qui évoquent ainsi Théodora. Même Procope, son pire ennemi, a accumulé des éloges dithyrambiques sur son charme. Ainsi que des ragots croustillants qui la rendent
toujours odieuse aux yeux des honnêtes gens (c'est à dire des plus ennuyeux, les plus conformistes et les plus hypocrites de la ville) et à jamais exquise dans la mémoire des gens honnêtes (c'est
à dire ceux qui admettent qu’on est d’abord sur terre pour profiter de la vie). Un soir, sur une scène ou elle venait de donner un spectacle de mime, seulement vêtue d’une espèce de string
médiéval, elle s’étendit au sol et fit verser par ses boys sur son mont de Vénus des grains que deux oies vinrent picorer un à un. Byzance en parle encore. Mais Théodora n’était pas seulement une
prémonition des Blue-Bell Girls, c’était aussi une reproduction théâtrale de Messaline. La légende veut encore qu’un autre soir, lors d’un banquet qui dégénéra en marathon sexuel, elle est écrasé
la concurrence en épuisant dix invités, puis quinze domestiques avant de conclure par cet aveu dépité : « Quelle pitié que la nature ne m’ait dotée que de trois trous. Je me ferais bien
percer les seins. J’ai encore faim. » Inutile de préciser que ce genre de formule trouva vite un public d’amateur. La vivacité de son esprit était à la mesure de la souplesse des reins de
Théodora. Tout le monde savait que de la plus profonde gorge de la ville sortait aussi les remarques les plus fines. Au point que tous l’invitaient, intellectuels, patriciens, sages et même
voyants. Plusieurs d’entre eux lui ont annoncés un destin exceptionnel, elle crut l’heure des prédictions arrivée quand Hécébole, grand commis de l’Etat nommé gouverneur de Cyrénaïque, lui
proposa de l’accompagner en mission : « Anastase disait-il, n’en a plus que pour quelques mois. Je vais aller remporter quelques victoires faciles contre les Vandales. Elles me vaudront
la couronne et je déposerai celle de l’impératrice à ton front. » Théodora y crut, vendit ses biens et sacrifia sa position à Constantinople au profit d’un vieil homosexuel qui se débarrassa
d’elle en la vendant à un marchand d’esclaves. Par chance, il en aurait fallu plus pour la décourager et on la retrouva bientôt à Alexandrie. Mais, pour elle, ce furent trois années de
perdues.
Pour un autre, en revanche, ce furent celles de la montée vers la gloire. En effet, vers 515, un nom se mit à circuler en ville : Justinien. D’où sortait-il donc ? De nulle part !
Né dans un village d’Illyrie, il était venu à pied à Constantinople pour s’engager dans un régiment ou Justin, un oncle à lui, servait comme officier. L’un et l’autre avaient de la boue aux pieds
mais savaient se battre et Justin gravit vite les échelons de la hiérarchie. Dans un régime où chacun peut espérer la couronne impériale, passer pour un âne devient vite un atout. Justin en était
un de première catégorie. Il se retrouva à la tête de l’armée. Aucun ministre ne craignait ce paysan mal dégrossi. Pour leur malheur, aucun ne vit que, derrière le balourd illetré, se tenait un
aide de camp subtil, manœuvrier et d’une ambition sans borne. Pour s’emparer de l’Empire, Justinien le confia d’abord à Justin. L’exploit est tel que la légende s’en est emparée. D’après elle,
Anastase, indécis quant au neveu qu’il choisirait comme successeur, en invita deux à diner et à dormir puis plaça un bijou sous l’oreiller de celui que le hasard désignerait ainsi. Mauvaise
pioche : ses petits neveux étaient aussi les deux grandes tantes de la famille et couchèrent ensemble dans l’autre lit. Furieux, l’empereur décida que le lendemain, il nommerait héritier le
premier homme digne de ce nom qui pénétrerait dans sa chambre. Ce fut Justin, le chef de la garde. "
J'aime beaucoup ce livre, qui offre un vaste tableau de la ville, depuis ses origines à aujourd'hui. Et qui ne se gène pas pour parler des côtés les moins reluisants de son immense histoire!
Nous sommes aussi allé faire un tour à l'Hippodrome où se situe 2 des plus anciens monuments d'istanbul : la colonne Serpentine et l'obélisque de Théodose. Il ne reste plus grand
chose de la splendeur passé de l'Hippodrome mais il fut pourtant, pendant 10 siècles, le coeur de Constantinople. Il ne faut se méprendre à son sujet, il n'était pas qu'un lieu ludique. Une bonne
partie de la vie politique de la cité se jouait sur les champs de course. C'était non seulement un divertissement mais aussi l'occasion de sonder la population pour le pouvoir en place. Les
compétitions pouvaient susciter de terribles émeutes, parfois même des soulèvements. Dixit Le Routard " Imaginez en France des élections remplacées par le tiercé..." Les gradins étaient scindés
en 2 : à la gauche de la loge impérial, les Verts représentaient le peuple, et à la droite, les Bleus la classe dirigeante.
Pour vous donner un exemple, je me permets de citer de nouveau Le Roman de Constantinople, où l'on retrouve une fois de plus Justinien et Théodora... :
"Dès janvier 532, en effet, Byzance n'en peut plus de Justinien. Ses rêves d'empire universel passent complètement au dessus de la tête de ses sujets. Ils ne voient qu'une chose : le préfet du
prétoire qui les accable d'impôts. Et l'empereur ne les écoute pas. Justinien ne veut voir que sa tête. Les Verts et les Bleus n'ont qu'à bien se tenir. Un seul mot d'ordre : silence dans les
rangs! Il se croit encore à l'armée. Malheureusement pour lui, il est dans une grande ville raffinée et richissime qui supporte mal ces manières de soudard. Au début de l'année, à l'Hippodrome,
alors que Justinien pénètre dans la loge impérial, des huées submergent l'enceinte. Puis, une fois lancées les courses, aucun des affrontements habituels entre partis. Les Verts et les Bleus
poussent le même cri : "Nika, Nika" (gagne, gagne) Qu'est ce que cela signifie? Que peu importe le vainqueur,vert ou bleu, pourvu que cela soit un homme du peuple. Byzance hurle sa haine à
l'empereur. Et sur-le-champ s'enflamme. L'église Sainte Sophie est incendiée. Puis la résidence du préfet du prétoire, puis le Sénat. C'est la révolution. Justinien est atterré. Retranché dans le
palais. Le régime s'effondre. Justinien est en train de signer son abdication quand, soudain, en grande tenue d'impératrice, vêtue d'une lourde robe de soie blanche brodée d'or, couverte de la
longue cape pourpre agrafée à ses épaules par une énorme fibule d'argent, apparaît Théodora. C'est Minerve tout entière à sa rage attachée.
"Bande de lâches. Avez-vous oublié d'où vous sortez? Laissez-moi vous le rappeler : du ruisseau! Et si vous ne vous souvenez pas de l'horreur de n'être rien, moi je ne l'ai pas effacée de ma
mémoire. Et je ne retournerai pas là d'où je viens. Soyez des hommes. Vous entendez conquérir Rome et vous ne pouvez même pas traverser la rue! Qu'est ce qu'un empereur qui tremble. Je te le dis,
Justinien, ce n'est personne. Reprends-toi et balaye-moi cette racaille. Donne un ordre, un seul, à Bélisaire et une mer de sang nettoiera la ville. Qu'as-tu à perdre? Tout. Mais, d'abord,
sache-le : moi! La pourpre est le plus noble des suaires et je ne retirerai pas mes vêtements impériaux. Ni ne tolérerai que, jamais, on ne s'adresse à moi autrement que par mon titre. Tu
t'appelles César. Eh bien, sois-le!"
Et il le fut. Pour rompre le front ennemi, il convoqua les chefs bleus au palais tandis que Bélisaire bloquait toutes les issues de l'Hippodrome. Affolés à l'idée d'être trahis par leurs alliés,
les Verts en pleine assemblée générale ne prirent pas garde aux mouvements de troupe. Et ce fut le carnage. Le pire massacre civil de toute l'histoire de l'empire romain. 30 000 morts."
- l'obélisque de Théodose est le plus ancien monument de la ville (3 500 ans), exécuté par le pharaon Thoutmosis III pour célébrer sa victoire en Mésopotamie. Il fut ramené par
Théodose en 390 du temple de Karnak. Il mesurait 32,5m à l'origine pour 300 tonnes, mais on l'a "réduit" à 20m pour son transport... Vraiment très impressionnant!
- la colonne Serpentine .... un vrai bide...
Un peu comme lorsque vous voyez la Joconde pour la première fois, vous êtes déçus par sa taille! Je m'attendais à quelque chose de plus impressionnant que ce tuyau de bronze de quelques
mètres...
Je vous cite le Routard à son sujet : "datée de 479 av JC et rapportée du temple d'Apollon à Delphes par Constantin, en 316, elle représente 3 serpents de bronze entrelacés, d'où son nom. Leurs
têtes supportaient un grand vase en or, aujourd'hui disparu, comme les têtes qui furent mutilés. Il ne reste qu'un morceau de mâchoire conservé au Musée d'archéologie d'Istanbul. "
Un chat complètement miro à la sortie d'une des mosquées.